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marinette
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Posté le 16/08/2019 à 18:28:24Les mamans sont parties se reposer, fatiguées d'être mamans, d'être sucées par les petites araignées si belles avec leurs pattes poilues et qui se mettent en boule si on touche à leur toile.
Les mamans sont mortes, elles étaient femmes avant d'être mamans, et les hommes aussi l'ont oublié. Ce sont de belles femmes lasses que les autres regardent car ce n'est ni leur femme ni leur mère.
Alors, quand les mamans sont fatiguées, les remercier, les bercer, les dorloter, les reconnaître ?
Elles mettent de belles robes que personne ne voit, elles ont envie de sortir mais c'est trop cher pour celle qui ne remplit plus son office. Alors, on est gentil, on la parque dans sa maison pour qu'elle se repose et on s'en va. On ne peut pas partir avec elle, si sage au fond de sa voiture, on n'est pas un homme-maman.
Nous on s'occupe des enfants mais on part tout seul en vacances.
Les mamans, elles ont trop de ventre, elles disent de l'instinct, c'est tout ou rien. Elles aiment trop fort, on l'a épousée pour qu'elle s'occupe des enfants et quand elle était belle, jeune, rigolote et pas fatiguée.
Les mamans ont des ailes dans les mains et elles s'envolent, ailleurs, elles redeviennent des femmes, elles revivent, ne sentent plus la fatigue, on les trouve belles, elles savent parler, on les écoute, elles ont des amis et de drôles d'occupations, si calmes, presque irréelles, elles s'occupent à des choses bizarres et pas concrètes, pendant ce temps on est tranquille.
Comme les ex-mamans sont belles et souffrantes.
Elles voient passer au loin de grands hommes et de grandes femmes, il paraît qu'elles les ont mis au monde, quelle beauté, mis au monde, lancés dans le monde comme des satellites et elles les regardent tourner et le satellite fait coucou de temps en temps, toutes les révolutions bisannuelles, et les mamans ont les yeux vers les astres, elles ont enfanté des étoiles, des astronautes, elles sont fières mais ne peuvent arrêter le cours de la NASA.
Elles sont juste de petites graines de rapetissent en vieillissant et disparaissent dans l'oubli et leurs larmes sont des gouttes de pluie dans l'océan où elles iront mourir pour réenfanter d'autres petits requins.Voilà les mamans, sauf la maman de l'enfant Jésus. Il est parti aussi, mais elle le regarde tout pauvre qui guérit et qui marche dans la poussière, et elle est si heureuse, elle l'a tenu dans ses bras, au fond d'une petite église, dans une robe bleue avec un chapelet à la ceinture.
Les autres mamans sont de petits enfants perdus qui appellent au secours devant les météores, qui ont le ventre vide et le cœur saignant, mais elles ont cette grandeur de vierge souveraine qui préfère rester seule et laisser s'envoler ses enfants.
Elles trouvent d'autres bras qui les enserrent, des bouches qui leur parlent, des oreilles qui entendent. Elles rencontrent parfois d'autres enfants abandonnés mais regardent à deux fois avant de les prendre à leur bras, c'est si fragile un enfant d'homme, elles les regardent.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour moi, pauvre pécheresse, le fruit de vos entrailles est béni.
Les hommes sont si fragiles, ils ont peur sans maman ; une femme est si forte, si résistante à la douleur, à l'émotion ; ils sont émouvants, bravaches et tendres, matamores. Ils ont le courage extérieur.
Regardez-les dormir et rêver et gémir ; malades, ils sont démunis, ils cherchent toujours la femme, tandis que la femme sait rester seule.
Ils partent à la chasse, nos aventuriers modernes, tandis que les mamans gardent le temple, le foyer, attendant le retour du seigneur, de l'enfant prodigue, tramant l'éternelle tapisserie pénélopienne du départ sans retour, le départ du sentiment.
Elles regardent du haut de la tour si la voile blanche est hissée, si la route poudroie et elles ne voient rien venir sinon la chute du jour, la vieillesse, le temps perdu.
Et leurs bras se referment autour de leur cœur vide, elles sèchent comme leur linge, blanches, rêches, roidies, pliées au fer.
Plus tard, on parle d'elles sur la photo et on leur demande pardon pour ce long enfermement plein d'excuses, et là-haut les mamans-anges sourient et pardonnent : « va mon petit ».
Et le chemin de ronde recommence, avec jets de boulets, d'huile bouillante sur les plaies.On voit toujours sur les donjons, les fantômes sacrés de ces femmes en hennin, sujettes, chantant seules pour le vent. Quelquefois, un nuage les emporte tant leur peine est légère et on raconte qu'elles sont mortes de langueur, de longueur de temps, d'inappétence.
C'est à ce moment, quand sonne le glas, que les hommes et leurs petits disent tout bas « je t'aime » comme une honte.
Elles ne travaillent pas, elles restent à la maison.
Arranger un bouquet, faire une tisane, penser aux mille besoins des autres, prier, pleurer, ce n'est pas du travail ?
Celles qui partent travailler ne sont pas des mamans, des vraies, elles ont besoin d'argent, de liberté, de respirer, de sortir du donjon où cet amour fermé les tient.
Lors, elles ne savent plus où est la maison, si c'est la leur, elles courent derrière des enfants, pleines d'insuffisance, elles sont des femmes sans en avoir le temps.
Dans les tours de HLM, les mamans attendent derrière les vitres, superposées comme des pots de fleurs et elles s'étiolent. Elles regardent au miroir magique de fausses vagues et s'endorment, sans rêves, pour jamais.
Mais Dieu que les femmes sont amoureuses !
Pauvres hommes !
Hystériques. Vous les hystérisez.
Elles font des bébés à tous les mâles qu'elles rencontrent.
Et les hommes n'oublient pas.
Ils ont des millions de petits têtards de par le monde et ils se repointent sous le coup d'une réminiscence de paternité.
Les ex-femmes sont là avec des mômes de partout, et voilà les vieux mômes qui rappliquent sous prétexte et parce que la maman leur manque.
Ça fait des imbroglios, du cinéma.
Elles sont amoureuses d'un autre, mais toujours là, clouées au mur de conjugalité par les grenouillettes.
On voit des tourbillons de mecs pressés, des mamans rigolotes. Vu de dehors, c'est très vivant, on crie, on s'embrasse.
Il y en a toujours une qui sort du jeu, qui trinque et décide de calmer.
Elle déménage en face et se poste à la fenêtre d'où elle observe ces ex chaudes familles et la voilà inquiète et jalouse, on s'amuse sans elle, seule et inutile.
Elle retraverse la rue avec son landau de fringues, on la traite de malade, elle qui a tout fait et on l'adore, elle craque. Elle emporte ses meubles. Même les mômes sont contents, on s'amuse tellement mieux avec les papas de retour et si souvent absents, on décompresse, c'est bien les foyers multifonctionnels.
Bientôt, elle n'a même plus besoin de la vitre pour sentir le décalage entre ce qu'elle aime et ce qui lui est rendu.
Comment font-elles pour rester belles et émouvantes, pour aller travailler, pour se maquiller, quand c'est dedans que ça saigne ?

Elles sont le pilier de l'essaim, elles s'enfuient dans la tête, alors le cosmos n'a plus d'ordre, tout est disparate, on a besoin de savoir qu'elle existe, qu'on peut l'appeler.
On la supporte mal mais elle est la petite déesse du monde.
On s'en aperçoit quand elle meurt.
Le tourbillon s'arrête.
Panne de manège.
Les corpuscules n'ont plus de direction, tous les athommes crient vers la maman morte.
Il n'y a plus de maison, plus d'intérieur et voici le vrai visage de l'extérieur, dérisoire.
Enfin sur son nuage, la tête évanescente, les jambes qui tombent.
Vite une autre mère, la même ou son opposé, dans les deux cas ce sera elle. Sa voix était déjà partie avant elle.
Qui lui a dit merci ?
Qui lui a montré « je t'aime » ?
La fête des mères, c'est là-haut avec les bougies des étoiles.

Un jour, un sauveur terrestre était descendu, un grandiose solitaire, alors : qui c'est celui-là ? Elle est à nous. Il fuit, elle garde son humour de détresse faramineux, elle rit à ventre ouvert, à ventre cousu, ils emboîtent le pas, ils sortent le grand jeu, c'est à qui regagnera la mamma.
Pas dupe, la mamma, elle connaît ces éphémérités, elle reste intègre, ça l'épuise, sa vie en particules, chez l'un, chez l'autre. Il va falloir décider pour elle, elle est lasse, elle s'assoit au portail, la tête dans les mains. Le vrai sauveur l'empêchera de sauter dans la rivière. Issue de secours, possible scénario.
Ils ironisent cruels « tu vois bien, je te l'avais dit » ils savent qu'ils la tiennent par la matrice, « ma caille, ma poule » elle laisse faire, elle est si fatiguée.
Elle prépare pour la frime son bref discours de dignité, mais coup de théâtre, ils disent ma caille à toutes.
Avec son cabas plein de rouge, d'anti-angoisse, elle tourne en rond, autour de quoi ? Eux, ils jouent. Elle déménage dans un appart vide pour faire la forte, les bras pleins de vide. Vertige. Docteur.
Voilà une possible vie de femme, une histoire parmi les autres.
Voilà le désarroi, la division, celle-ci continuera à servir des bulles aux faux amis, d'autres barbèleront leur cœur et couperont la sonnette.
Elle, elle n'est jamais à sa place.
Elle attend l'orage.
Elle ne respire pas.
Elle veut de l'air, de l'eau.
Un jour, elle aura un lieu à la mer, à la montagne.
Il y aura un miracle.
Qui peut mesurer son supplice sous son sourire de madone aux yeux las ?
Personne.
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jacou
Sexe:
Posté le 16/08/2019 à 18:31:50Quelle poésie émane, et quelle tendresse aussi, de ce texte ci ! Encore merci à toi Marinette, c'est du grand art qu'écrire comme ça !
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