Chapitre 2

10 h 30 et toujours pas de facteur qui sonne.
Dehors radie le jour et je prends mon smartphone :
Sur le ticket je scanne un carré du QR,
Les infos que j’y glane me sont un baume au cœur :

Le camion UPS devrait bientôt passer
Dans la rue des Abbesses pour enfin me laisser
L’envoi banalisé qui permettra bientôt
De voir réalisés quelques rêves brutaux.

Heureux, le cœur battant de ces minutes longues,
Je songe et je l’attends, quand soudain le ding dong
M’électrise des pieds jusqu’en haut de la tête :
Je me lève, m’assieds, secoue mes deux ailettes

Et vole vers l’entrée pour y ouvrir la porte.
Je prends l’air concentré ; le livreur est en short-
Chemis’-claquett’s-chaussett’s ; je la joue intello
En baissant mes lunettes ; il me tend un stylo.

Le colis est petit. (Mais comment l’ont-ils faite ?!)
Je sens poindre un dépit. (C’est une Polly Pocket ?!)
Je signe le papier ; je vois qu’il n’est pas dupe ;
Je lui glisse un billet ; il a compris le truc :

Motus et bouche cousue. Il me confie l’envoi ;
C’est plus lourd que prévu ; je garde mon sang-froid ;
Je salue, lui souris, tremble un peu sous l’effort
Et je le congédie : bientôt le réconfort !

Soucieux de bienséance, je réprime les cris
De cette exubérance qui d’un coup me saisit,
Mais ne peux m’empêcher de faire quelques sauts
En serrant le paquet contre moi, bien au chaud.

L’insondable allégresse dont s’irriguent mes veines
A le goût de l’ivresse, d’un feu de kérosène.
Je trébuche et je cours sur les marches et bientôt,
Rire aux lèvr’s, souffle court, je parviens aux rideaux.

(J’ai fabriqué exprès, pour ma jolie mann’quin,
Ce bel endroit discret : un lit à baldaquin.
Les tentures à son dais seront parfaite alcôve
Lorsque j’irai sonder quelque « rose desclose ».)

Sur un tapis bouclé, j’expose le paquet ;
Sur la table un bouquet répand tous ses apprêts :
L’ambiance est parfaite pour le grand déballage,
Pour cette découverte du meilleur des alliages.

Je halète déjà comme un enfant qui sait
- Et pourtant n’y croit pas - tout ce qu’a pu glisser
D’amour dans un cadeau sa gentille grand-mère
Derrière le dos de son père et sa mère.

Mes mains frôlent, caressent le beau carton rugueux :
Mais par quel tour d’adresse mes songes plantureux
Se trouvent-ils ainsi réduits dans cette boîte ?
Qui donc a rétréci ma belle aristocrate ?

Et puis, n’y tenant plus, je coupe et j’agonise
Le feuillard blanc tendu d’une lame précise :
L’affolement tordu des attaches qui claquent
Fait comme un fil ténu que couperaient les Parques.

Religieusement je lève le couvercle,
Mes yeux sont des aimants, ma bouche est entrouverte.
Ma Dulcinée est là qui se bien dissimule ;
J’aperçois son éclat sous le pa-pi-er bulles !

C’est une apparition, une vision unique,
Une contemplation kaléidoscopique ;
Toutes les cloques d’air diffractent ce beau songe
En un puissant mystère où tout entier je plonge :

Prestidigitation fragmentée de l’amour,
Infini d’illusions quand est fini le tour,
Monde clos de reflets, perspectives brisées,
Esprit qui se défait en couleurs irisées ;

En ma poitrine gonflent les élans contenus
De l’artiste qui jongle quelques balles aux nues :
Mon cœur d’homme s’affole d’une musique en liesse,
Il est ce métronome où l’amour prend relief.

Ce séisme stimule des sensations confuses,
- Fragiles campanules brûlant sur le Vésuve,
Douce émeute des sens détruisant ma raison -
Succédées d’un silence devant la livraison :

Madam’ est aplatie ! J’ouvre tout en fracas,
Et comme la magie des mat’las IKEA
Lorsqu’ils sont déroulés : le difforme prend forme.
J’ai pas été roulé ; la poupée est hors norme ! :

Ses deux seins sont des faons ; ses deux yeux des colombes.
À ses lèvres les dents sont des perles sans ombres,
Le lys à sa vallée est une source vive
Dont le miel et le lait caressent les deux rives.

Je reste pétrifié de beauté révélée.
Cet amour plastifié et mon cœur affolé
Avivent ma passion et puis je me reprends :
Où sont les instructions, car ma vie en dépend ?!

Mais avant tout, quand même, faire un petit concert
Célébrer mon hymen et mon amour sincère :
J’éclate plusieurs bulles qui expirent à mes doigts.
Tirs groupés, une à une : leurs vains soupirs me broient.

Pendant ce temps je scrute, anxieux, tout le carton,
Mes yeux roulent et auscultent. Me parcourt un frisson :
Sans documentation, manuel, mod’ d’emploi,
L’amour n’est qu’un brouillon, un dessein sans schéma !

Je secoue l’emballage - Où donc est la notice ?! -
Je vais faire un carnage ! Faudra-t-il que rôtisse
Le service packaging au feu de ma colère
Ou bien que sur un ring ... !? ... Qu’est ce papier par terre ?!

Sur un origami se découpent des lettres,
Un petit tsunami de mots vifs et alertes ;
Je déplie la notice, un papier s’en échappe,
Recouvert d’exotisme, de signes mille-pattes :

救命啊! 幫助我們!(« Au secours ! Aidez-nous ! »,
En mandarin normé - encore un billet doux...)
Je poursuis ma lecture, traduisant mental’ment
Toute cette écriture au tracé exaltant :

« Nous sommes prisonniers au centre de Wuhan,
Province du Hubei, entre Henan et Hunan.
Nous devons travailler pour produir’ des poupées
Qui, comme vous voyez, sont ensuite exportées.

Nous travaillons 15 h par jour, 7 jours sur 7 ;
Le bruit des compresseurs, les fumées et l’air sec
Nous abrutissent tant que nous devenons fous ;
Les bœufs qui sont aux champs ont meilleur’ vie que nous ;

Quant à la nourriture qu’on nous donne à manger,
Les chiens et les vautours, les porcs au grand jamais
Ne voudraient y toucher tant cell’-ci est infâme.
Pitié, daignez bouger les chos’s, sauvez nos âmes ! »

Zoom, cadrage, et puis « Clic ! » : sur mon portabl’ chinois
Je fais un portrait chic du message et j’envoie :
« Dans un colis d’poupettes. » (pas question d’la poupée :
Les mœurs ne sont pas prêtes ; je me f’rais découper)

« Trouvé dans l’emballage : encore des exploités
Qui nous glissent une page dans un de leurs paquets.
Les marchands sont sans cœur ». Je poste sur Insta,
Je balance sur Tweeter avecques des hashtags :

#PapierPlié, #ForHumanRights
#DansMonPaquet, #OngoingFight
#PrisonDeChine, #MisèreDuMonde
#LeTrucPasClean, #UnNouveauRound

[Insta-fame

Ces coups de Colt,
De clics éthiques :
C’est ma révolte
De putaclic ;
Dans la vitrine
Un bon pavé,
Jets d’endorphine,
Conscience lavée.]

Cet acte citoyen qui flatte mon égo
Est la peau de chagrin des mondes inégaux,
Un coup d’épée dans l’eau des nantis en Rolex,
Comme un épais sanglot mouché dans un Kleenex ;

Mais cela me suffit, et je poursuis, léger,
En mon âme adouci, ma lecture zélée
Des conseils, cette fois, du papier imprimé,
Du beau mode d’emploi qu’on a ainsi rimé :

.../...

Écrit par AdA
Mais avant de goûter
La chaleur de la chair
Je veux être hébété
D'esprit tranchant et clair
Catégorie : Amour
Publié le 19/03/2019
Ce texte est la propriété de son auteur. Vous n'avez en aucun cas le droit de le reproduire ou de l'utiliser de quelque manière que ce soit sans un accord écrit préalable de son auteur.
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Commentaires
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Posté le 19/03/2019 à 15:00:02
Merci AdA pour cette livraison poètique !
Elle surprend en faisant passer par des frissons en tous genres et où l'humour, le doux et le grave sont intimes : exactement comme peut l'être la vie ...
Il n ' y aura plus de suite ?
Yuba
Posté le 19/03/2019 à 16:46:31
horig'ami !
je suis pliée en huit
par de petites mains
abîmées au pliage
je souffre autant qu'elles
je ne suis que poupée
mais on me prend pour celle
qui sait où sont
les vers et les travers
on me vend au marché
noir du sexe
alors que je ne pense
qu'à m'envoyer en l'air
le prochain qui m'attaque
aura ton beau message
et je lui couperai
son envie de baisage
en faisant des sushis
de ton petit zizi
que je ferai servir
au manitou du trust
je te caviarderai la chose
et te sakagerai le vice
dans ta face de bouc
sumotorise-toi
j'arrive en toyota
ramasse tes claquettes
tu vas aller te foutre
à fukushima

Obé Pine Fufun
de la baie d'Ise
de Kan Breh
marinette
Posté le 19/03/2019 à 20:08:16
À suivre donc, mais écrit jouissif, où je suis passé du désespoir houellebecquien à la chronique de l'exploitation au gré de vos vers qui virevoltent, avec quelle facilité de métier ! Cette lecture enthousiasmante, je la marque d'une pierre ! :)
jacou
Posté le 20/03/2019 à 12:05:15
@Yuba
"exactement comme peut l'être la vie" : merci, merci, merci. La vie n'est pas cela, bien sûr, et pourtant c'est cela... Je "travaille" à une suite, mais je suis constamment contrarié par d'autres choses et puis, surtout : il faut que je discipline et que je limite, autant que faire se peut, les mots et les détours qu'ils veulent me faire emprunter ;-)

@marinette
Votre commentaire est une immense récompense : drôle, inventif, déjanté, insushiant, tranchant comme un couteau japonnais et doux, pourtant, comme un pétale de cerisier, m'origamiant en quatre, en huit et puis en seize, mignon comme une main samouraïchant d'une bague à perlouse, un cerf-volant lâché face au soleil levant, une vague subversion pour jeune cadre tsunamique ! Et puis ce final tout foufou, l'irradiante "baie d'Ise" qu'un Sicambre, à l'aube, épine : vous me voyez ravi ;-)

@jacou
Merci pour ces mots qui donnent vraiment envie de poursuivre : je ne suis pas seul à rire ;-)
AdA
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16/06 03:25Yuba
Bonjour Olivier :)
16/06 02:53Olivier RACHET
Bonjour Yuba, bonjour à toutes et à tous ! Oui les mots... Les miens se reposent pour le moment, ils attendent l'émotion, qui est là.
16/06 12:22Yuba
Bonjour Babel et Georges, bonjour et agréable dimanche à tous dans le croisement de vos mots :)
16/06 11:25jacou
Bonjour Babel, enfant de coeur.
16/06 11:04Babel
Bonjour Jacou
16/06 10:56jacou
Bon dimanche en terre de poésie !
16/06 06:19eric
Je fais un salon du livre aujourd'hui.
16/06 05:52eric
Bonjour Aria.
15/06 10:52grêle
Bonne soirée Babel :-)
15/06 10:43Babel
Bonne soirée Grêle =)
15/06 11:51Yuba
Bonjour Ahmed ,et bonjour Georges ...bonjour et agréable samedi à tous dans le retour heureux et complet de nos poètes !
14/06 11:21barateur
Bonsoir Georges, bonsoir ou bonjour aux ami(e)s poètes, Eh bien chez moi il n'y a pas qu'hier que la connexion faisait défaut ! c'est 3 jours durant ! un vrai désastre. Quel soulagement !
14/06 11:39jacou
Bonjour à tous. Nous sommes désolés pour les désagréments de connexions survenus hier, tout rentre dans l'ordre !
14/06 04:23Babel
Bonsoir exccellence !! :))
13/06 11:34Yuba
Bonsoir Marine :)
13/06 10:51grêle
Bonsoir Assia et Georges, bonsoir à tous les internautes que je suis également contente de retrouver ! :-)
13/06 10:21Yuba
Bonsoir Georges , bonsoir Icetea, que je suis ravie de revoir ton doux visage !
13/06 11:42jacou
Bonjour à tous, soyons péchus sur Icetea, aujourd'hui !
12/06 06:29jacou
Bonjour Babel
12/06 06:15Yuba
Bonjour Babel :)

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